Florence Boucherit (DR)
"La gestion des cabinets reste très masculine"
Chaque semaine, nous interviewons un professionnel sur une question d'actualité. Pourquoi peu de femmes diplômées d'expertise comptable restent en cabinets ? La réponse de Florence Boucherit qui vient de consacrer son mémoire du Dec au thème de la féminisation de la profession comptable libérale.
Vous avez choisi de consacrer votre mémoire du Dec au thème de la féminisation de la profession comptable libérale. Pourquoi un tel choix ?
Je souhaite exercer la profession d'expert-comptable depuis mes études en école de commerce où j'ai compris que l'exercice d'une activité libérale m'épanouirait. Au cours de mes trois ans de stage je me suis beaucoup investie à l'Association des experts comptables stagiaires (ANECS) et je me suis aperçue que bien peu de mes condisciples souhaitaient s'inscrire au tableau de l'Ordre des experts-comptables. Elles envisageaient plutôt un exercice en entreprise. J'ai souhaité répondre à mon questionnement personnel sur le devenir de ces jeunes femmes.
Votre mémoire part du constat d'une plus faible féminisation de l'expertise comptable comparée à d'autres professions libérales ?
Exactement. J'ai choisi de comparer la profession à d'autres professions libérales comparables comme celles d'avocat, d'huissier, d'architecte. Je n'ai identifié que peu de différences structurelles, Diplômes, installation se font à peu près au même âge. Les chiffres m'ont d'autant plus surprise. Ces métiers sont féminisés à hauteur d'environ 30 %, tandis que l'expertise-comptabilité n'affiche que 21 % de femmes inscrites au tableau de l'OEC. Un différentiel très significatif.
Les femmes sont-elles moins nombreuses à passer leur diplôme d'expert-comptable ?
Non, ce faible taux de féminisation n'est pas lié à une moindre qualification, puisque les femmes experts-comptables stagiaires actuelles réussissent aussi bien le diplôme d'expertise comptable que leurs homologues masculins. En effet, les femmes ne sont pas plus nombreuses que les hommes à abandonner le stage. En revanche, elles le sont, de plus en plus, à quitter la profession comptable une fois le diplôme obtenu. Il apparait ainsi que l'étape difficile à franchir par les femmes dans la profession comptable ne soit pas l'obtention du diplôme d'expertise comptable mais l'inscription au tableau de l'OEC. En effet, seuls 29 % des femmes diplômées choisit le métier d'expert-comptable et s'inscrit à l'Ordre, contre un taux d'inscription après le diplôme de 64 % chez les hommes.
Ce taux contraste avec la structure même de la profession dans son ensemble qui compte de nombreuses femmes. C'est donc le passage au stade d'associée ou l'installation qui pose un problème ?
Oui, la population comptable est très féminisée. Elle compte 66 % de femmes salariées, 45 % de femmes experts-comptables stagiaires et 41 % de femmes diplômées d'expertise comptable, en 2010. Je pense qu'outre un certain effet de "plafond de verre" qui explique en partie les difficultés au moment du passage associé, la faible proportion de femmes experts-comptables qui s'installent dans un exercice libéral s'explique aussi par l'attractivité du monde de l'entreprise, un phénomène qui n'existe pas dans les autres professions libérales précédemment citées.
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce "plafond de verre". Identifiez-vous d'autres freins ?
La gestion des cabinets reste très masculine. Et d'après les entretiens que j'ai pu mener lors de la préparation de ce mémoire, les candidatures féminines à des postes d'associés puis de management du cabinet ne sont pas forcément accueillies avec enthousiasme, même s'il existe des cabinets et des équipes qui démentent tout à fait mes propos. Les codes des cabinets, notamment des big four, qui tablent sur une hyper disponibilité des équipes avec un sorte de culture du "présentéisme" est un frein pour certaines qui souhaitent ménager une vie de famille équilibrée. Enfin, les femmes ont moins que leurs collègues masculins le sens et le goût des réseaux et de l'engagement dans les instances de la profession. A terme cela nuit souvent à leur progression.
Paradoxalement, vous faites le constat de très nombreuses initiatives visant à promouvoir les femmes dans la profession ?
La profession étant très éclatée, il est difficile de recenser toutes les actions. On connaît bien celles des big four qui communiquent largement sur leurs procédures RH, même si le top management des big n'est encore féminisé qu'à environ 15 %. Les instances de la profession se sont mobilisées. Le Conseil Régional de l'Ordre de Paris et le Conseil Supérieur de l'Ordre des experts-comptables ont créé leur commission femmes, l'association des femmes diplômées experts-comptables et administrateurs a vu le jour, le Club des jeunes experts comptables (CJEC) a créé son groupement féminin à Paris, les syndicats se sont également emparés de la question.
Vous avez 29 ans et venez d'être diplômée. Ce constat plutôt négatif vous a-t-il inquiétée à titre personnel ?
Les résultats m'ont surprise et un peu choquée. Je ne suis pas arrivée à identifier des facteurs majeurs expliquant un tel état de fait plutôt une accumulation de petits freins qui s'ajoutent les uns aux autres. Cela n'a pas ébranlé ma motivation car dans mon histoire familiale, je trouve beaucoup de femmes qui ont su équilibrer exercice libéral et vie de famille même si elles se sont plus tournées vers le secteur médical. En outre des signes forts comme les élections de Françoise Savès et d'Agnès Bricard m'ont paru encourageants. Ce sont des modèles concrets et inspirants pour une jeune femme.